FACE À L’IMMIGRATION, LE SAVANT ET LE POLITIQUE

François Héran, Editions Collège de France, 2026 

“En matière de migration ce n'est pas le savant qui se mêle indûment de politique. C'est le politique qui régulièrement se mêle de science en lançant à la cantonade des chiffres censés dire le réel à l'opinion publique et cadrer le débat. S'il s'avère que ces chiffres tordent la réalité ou la méconnaissent, le savant est bien obligé de vérifier et le cas échéant de répliquer. En d'autres termes, le politique qui se fait savant à mauvais escient ne doit pas s'étonner de trouver le savant sur son chemin”. Professeur au Collège de France, titulaire pendant 8 ans de la chaire "Migrations et Sociétés", un vrai savant donc, François Héran sort clairement de sa réserve dans ce texte issu de son discours de clôture de 2025 au Collège de France.

D'abord les faits : “Comparée au reste du monde occidental, la France n'est pas au premier rang des pays d'immigration. Elle ne l'a jamais été depuis le début du 21e siècle”. L'auteur s'attaque frontalement à ce qu'il appelle la statistique spontanée : “Pas besoin des chiffres de l'Insee, je n'ai qu'à regarder par la fenêtre” et l'utilisation de chiffres sortis de leurs contextes par les politiques, y compris les plus haut placés comme l’ancien ministre de l'intérieur Bruno Retailleau “comment le ministre chargé du dossier peut il ignorer les ordres de grandeur des données publiées par ses propres services?”, ou l’ancien premier ministre François Bayrou et sa “submersion migratoire”. Et il s'emploie sur une cinquantaine de pages renforcées par des graphiques à déconstruire l'idée véhiculée par beaucoup de “l'État le plus permissif de l'Union Européenne” ou “d'un pays puissamment attractif pour les migrants”. On peut ainsi noter que la France est au 17e rang des pays d'Europe occidentale en termes de proportion d'immigrés dans la population (14%), ou que, s'il y a eu progression du nombre d'immigrés depuis 25 ans, cette progression a été deux fois plus faible en France que dans l'ensemble de l'Europe occidentale. 

Dans la deuxième partie de ce petit livre, l'auteur se livre à une réflexion plus philosophique sur l'hospitalité, une notion morale qui est mise en cause par des politiques migratoires de plus en plus restrictives. L'appel du pape François à redevenir des “bons samaritains” et à sortir de la “mondialisation de l'indifférence” n'a eu aucun impact sur les politiques migratoires. Et de nombreuses personnes, y compris porteuses de valeurs chrétiennes, privilégient la protection de l'entre-soi à l'hospitalité envers les migrants. Y compris en utilisant de faux arguments de l'influence néfaste des migrants sur le pays d'accueil : car les études scientifiquement menées disent clairement que “La migration vers l'Occident contribue à diffuser les valeurs occidentales dans le reste du monde bien plus que l'inverse”. 

Au terme d'une réflexion qui passe par l’exégèse de l'opposition entre “éthique de conviction” et “éthique de responsabilité” de Max Weber, souvent utilisée pour justifier les politiques migratoires, et la mention du principe de fraternité, reconnu par le Conseil Constitutionnel (cf. chronique de Change ton monde, de Cédric Herrou), l'auteur conclut en revenant à l'idée de l'implication du savant dans le débat politique : “Si des leaders politiques jettent l'opprobre sur l'immigration dans l'espoir d'en tirer des gains électoraux, il revient au savant de prendre la mesure réelle du phénomène migratoire, sachant comparer les données dans le temps et dans l'espace. Est-ce une exigence scientifique ? Un devoir moral ? Un geste politique ? C'est tout cela à la fois”.

Un texte très factuel et accessible dans sa première partie, un peu plus ardu dans la deuxième partie, mais extrêmement important pour contrebalancer des discours factuellement faux et porteurs d’idéologies faisant fi de l'hospitalité et de la fraternité.

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