
Comprendre les enjeux, déconstruire les mythes, reprendre le pouvoir
Lou Welgryn, Thèo Alves da Costa, Éditions Payot 2026
Quand on écoute le récit dominant sur l'IA, porté par les industriels et très souvent relayé par les politiques, on retrouve de nombreux mythes : le mythe du techno solutionnisme (la solution est dans la technologie), le mythe de la magie (l'IA serait dotée d'une intelligence surhumaine), le mythe de l'abondance (et de la croissance sans fin), le mythe de la neutralité (l'IA n'est qu'un outil, ni bon ni mauvais) et le mythe de l'inévitabilité (il faut absolument monter dans le train de l'IA sous peine d'être dépassés).
Lou Welgryn et Thèo Alves da Costa sont animateurs de l'association Data for Good dont l'ambition est de mettre le numérique au service de l’intérêt général. Leur ouvrage est une remarquable synthèse qui permet de « déconstruire ces récits en les confrontant aux recherches scientifiques aux données disponibles et aux expériences vécues ».
L'ouvrage est construit autour de l'analyse de 5 grands "enfumages" (déconstruction des mythes) et deux chapitres qui donnent une multiplicité de pistes pour résister à la vague de l'IA et essayer de reprendre le pouvoir.
Le premier enfumage, c'est l'aspect magique de l'IA véhiculé dans les discours des industriels. "Dans les prochaines décennies, nous serons capables de faire des choses qui auraient semblé magiques à nos grands- parents" Sam Almann, PDG d'OPEN-AI, 2024. Le premier chapitre décortique de manière très pédagogique ce qu'il y a vraiment derrière la notion un peu "fourre-tout" de l'IA : système expert, machine learning, Large Language Model, Intelligence Artificielle Générale. Il décrit l'aspect très matériel (puces, data centers...) de l'IA, avec des data centers dont la consommation électrique correspond à plusieurs tranches de centrale nucléaire et dont la surface au sol peut aller jusqu'à la moitié de la surface de l’île de Manhattan. Le tout concentré entre les mains d'un petit nombre d'entreprises qui contrôlent l'ensemble de la chaîne de valeur. "Loin de se résumer à des robots conversationnels flottants dans un cloud immatériel, l'IA repose sur un vaste et profond gâteau composé de réseaux de câbles, de centres de données et d'usines de fabrication de puces, de florissantes start-up d'applications boostées à l'IA, de logiciels moissonneurs de données personnelles (communément appelés réseaux sociaux) ou de travailleurs du clic classifiant et triant la donnée".
Le deuxième enfumage, c'est l'idée qu'en matière d'IA , il faut gagner la course, sinon on disparaît, générant la FOMO "Fear Of Missing Out" qui guide les réflexions dans tous les gouvernements et dans toutes les entreprises ; "On est dans la course, on y est plein feu, et on ira jusqu'au bout" disait Emmanuel Macron en 2025.
La face cachée, c'est l'impasse financière de l'industrie de l'IA qui est "de très loin l’industrie la plus dépensière de l'histoire de la Tech", qui accumule des pertes colossales de fonctionnement et qui a des besoins énormes d'investissement. "Pour sortir de cette impasse, les géants du numérique n'ont qu'une solution : trouver de l'argent, beaucoup d'argent, et vite. "Pour cela tous les moyens sont bons : "bluffs aux investisseurs, harcèlement aux utilisateurs, manipulations à tous les étages.". Et, ironie pour des entrepreneurs qui revendiquent le non interventionnisme de l’État, un appel fort à la puissance publique avec un peu de chantage en mettant en avant la menace chinoise dans la course à l'IA.
Le troisième enfumage, c'est que l'IA va résoudre la crise environnementale. L'IA repose sur une base matérielle et énergétique qui devient de plus en plus significative : 1,5% de la consommation énergétique mondiale aujourd'hui, 3% en 2030, une consommation d'électricité qui génère des conflits d'usage dans les zones d'implantation des datas centers, une demande électrique telle qu'elle ne peut pas être décarbonée, entraînant un impact CO2 en forte croissance, une ruée sur la ressource en eau qui impacte les populations locales, une "metal'orgie" pour construire les puces.
Le discours des promoteurs de l'IA est que ces inconvénients sont largement compensés par les gains que l'IA fera faire à la transition écologique. "En réalité, à rebours des promesses, l'intelligence artificielle semble aujourd'hui plutôt accentuer les activités très intensives en ressources dans des secteurs polluants (plastique, pêche industrielle, mines, gaz et pétrole) en leur permettant de réduire les coûts, d'optimiser les processus et d'identifier de nouveaux gisements".
Le quatrième enfumage, c'est que l'IA est là pour nous rendre service. Les apports de l'IA au travail souvent mis en exergue se révèlent décevants : les gains de productivité sont faibles : "96% des dirigeants attendent une cadence accrue et des gains de productivité grâce à l'IA, pendant que 77% des employés déclarent que ces outils ont augmenté leurs charges de travail". Globalement on constate "des secteurs où les travailleurs perdent progressivement tout et une transformation plus insidieuse du travail pour tous les autres".
Avec le temps libre (théoriquement ) dégagé par l'IA, que faire ? La proposition des géants de la tech, ce sont les compagnons IA. "La logique malsaine de remplacement du lien humain par des assistants virtuels colonisent tous les espaces du care "Conduisant dans certains cas à des suicides, mais surtout à une désintégration des communs. "Voilà leur vision du monde. L'IA qui pense pour nous. L'IA qui choisit pour nous. L'IA qui séduit pour nous. L’IA qui joue la musique pour nous. L’IA qui parle à nos grands-parents pour nous. Et nous au milieu, un peu plus seuls, un peu plus incompétents, un peu plus surveillés, un peu plus dépendants de ceux qui possèdent les machines".
Le cinquième enfumage, c'est de décrire l’IA comme un outil neutre. "L'intelligence artificielle est en réalité une immense machine à concentrer le pouvoir dans les mains de ceux qui la développent, et qui rogne sur les libertés de tous partout où elle est déployée". De plus ceux qui la développent véhiculent des idéologies libertariennes et anti démocratiques : "je ne crois pas que la liberté et la démocratie soient compatibles" a ainsi dit Peter Thiel, un des hommes les plus influents de la Silicon Valley.
"Au fond l'IA n'est que le dernier instrument en vogue pour jouer la petite musique bien connue de la course effrénée au profit et au pouvoir : concentrer la puissance et les richesses entre les mains d'une poignée de milliardaires à la tête de géants technologiques qui récitent des discours enchanteurs".
Alors« Face à ce raz de marée fondamentalement inhumain, comment résister ? » Les deux derniers chapitres sont consacrés à une multitude d'exemples très concrets de la manière où l'on peut individuellement et collectivement refuser de participer, résister (faire bugger la machine, armer les syndicats, contester les centres de données territoire par territoire), demander des comptes, se battre pour des lois, démolir les mythes, reprendre du pouvoir, faire de la tech un enjeu politique et ré imaginer une démocratie vivante.
En conclusion les auteurs appellent à « réapprendre le pouvoir collectif et partagé, l'intelligence plurielle qui valorise l'empathie et le partage… choisir collectivement, démocratiquement l'avenir que nous voulons... Et face à une industrie de plus en plus absurde et connectée à l'extrême droite, opposer la joie comme une arme de résistance qui nous rassemble".
Un ouvrage de salubrité publique à lire absolument pour ne pas se laisser enfumer par des discours enchanteurs qui cachent une réalité beaucoup moins reluisante.
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