MAGNIFIQUE HUMANITE

Lettre encyclique sur la protection de la personne humaine à l'ère de l'intelligence artificielle

Pape Léon XIV, Editions Artège, 2026

En 2015, c'est le pape François qui s'était exprimé avec des mots forts sur le sujet de la transition écologique (Encyclique Laudate Si ). « Ces dernières années il est apparu de plus en plus évident combien la numérisation, l'intelligence artificielle et la robotique sont en train de transformer rapidement et profondément notre monde ». Face à cette révolution très rapide, le pape Léon XIV a ressenti le besoin de ne pas laisser les grandes entreprises de la Tech « décider à notre place de la direction à prendre ». D’où cette encyclique qui rappelle l'importance de protéger la dignité humaine face à la technologie.

Comme toutes les encycliques, Magnifica Humanitas s'inscrit dans la continuité de l'évolution de la doctrine chrétienne. On y trouve donc de nombreuses références à des textes chrétiens plus anciens et d'autres encycliques, en particulier Rerum Novarum, publiée en 1891 par Léon XIII, la première encyclique à prendre position sur les enjeux sociaux de son temps (à cette époque, c'était la question ouvrière face à la révolution industrielle). C'est à un rappel de tous ces textes qu'est consacré le premier chapitre.

Dans le deuxième chapitre, le pape s'attarde « sur certains fondements et principes de la doctrine sociale, qui aident à lire les questions nouvelles de notre temps à la lumière de la dignité fondamentale de la personne humaine » : Principe du bien commun, principe de la destination universelle des biens, principe de subsidiarité, principe de solidarité, principe de justice sociale. La fin du chapitre rappelle que l’Église n'a pas toujours été exemplaire pour appliquer ces principes :

« Pour conclure je voudrais aborder un point qui me tient particulièrement à cœur. La doctrine sociale n'est pas seulement un message adressé à la société, c'est aussi un examen de conscience pour l’Église… , toujours appelée à vérifier que les principes évoqués dans ce chapitre sont d’abord vécus en son sein ».

C'est à partir du troisième chapitre que le texte se focalise sur le sujet de l'Intelligence Artificielle.

« L'image biblique qui accompagne ces pages est celle d'une construction : d'un côté la tour de Babel ou l’œuvre commune est guidée par un projet de domination qui finit par déshumaniser ; de l'autre des ruines de Jérusalem qui, sous Néhémie, sont reconstruites morceau par morceau comme une œuvre de responsabilité partagée ». La manière dont se développe l'IA aujourd'hui ressemble beaucoup trop à la construction de la tour de Babel : un pouvoir concentré entre quelques mains qui « tend à devenir opaque et à échapper au contrôle public, et augmente le risque d'un développement faussé qui engendre de nouvelles dépendances, des exclusions, des manipulations et des inégalités ». Une aide de l'IA qui paraît précieuse mais qui risque « d'affaiblir notre jugement personnel et notre créativité ». Une IA qui, contrairement aux affirmations de ses promoteurs n'est pas « moralement neutre », et quand bien même il y aurait des progrès dans ce sens, « une IA plus morale ne sert à rien si cette morale est décidée par une poignée de personnes ».

L'analyse du pape le conduit à utiliser un terme fort qui lui tient à cœur : désarmer l'IA. « Désarmer l'IA, c'est la soustraire à la logique de la compétition armée qui n'est plus aujourd'hui seulement militaire mais aussi économique et cognitive… Désarmer, c'est rompre cette équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner... Désarmer ne signifie pas renoncer la technologie mais l'empêcher de dominer l'humain ».

Le chapitre suivant s'attarde, « sur certains domaines dans lesquels ces transformations ont des répercussions très concrètes, parfois dramatiques » : la vérité, le travail, la liberté.

Partant du constat que « Ceux qui contrôlent les plateformes numériques et les moyens de communication ont une capacité remarquable pour influencer l'imaginaire collectif et présenter comme désirable une certaine vision de la réalité », le pape rappelle que « La vérité est un bien commun, et non la propriété de ceux qui détiennent le pouvoir ou la visibilité » et plaide pour une alliance éducative pour l'ère numérique et redonner un rôle central à l'école.

« Aujourd'hui l'imbrication entre l'automatisation, la robotique et l'IA transforme rapidement la structure même du travail ». Face à une évolution qui risque de supprimer de nombreux emplois et « éroder le sentiment d'autonomie des travailleurs et étouffer les compétences innovantes qu'ils ont appelés à apporter à leur travail », le pape rappelle que « La personne humaine est une fin et non un moyen et l'ordre économique doit rester soumis à sa dignité et au bien commun ».

Le troisième point évoqué dans ce chapitre, c'est la liberté , la liberté intérieure, « Il est urgent de promouvoir une utilisation des technologies qui renforcent la liberté intérieure : éducation à sobriété numérique, protection des mineurs et lutte contre les modèles qui prospèrent sur la vulnérabilité », mais aussi la liberté extérieure mise à mal par le contrôle social rendu possible par l'IA.

Le dernier chapitre traite de la guerre qui est en train de prendre des formes hybrides avec l'appui de l'IA « La révolution numérique est en train de modifier la grammaire des conflits », ce qui donne l'occasion au pape de revenir sur son image de la tour de Babel et de la « culture de la puissance » qui se développe aujourd'hui, auquel il oppose le besoin de créer une « civilisation de l'amour ». Au passage , le pape fait une exception à l'habitude de ne citer que des références chrétiennes dans les encycliques. Il fait en effet référence à une citation du « Seigneur des anneaux » de Tolkien. Comme le souligne Hean Benoit Poulle, il s'agit très probablement d'une réponse indirecte à Peter Thiel, le milliardaire de la tech, qui a suggéré que le pape était l'Antechrist et qui a appelé son entreprise Palantir, «des pierres qui, dans le folklore de Tolkien, promettent la vision totale à celui qui s'en empare tout en le corrompant » (voir Interview de Jean Benoit Poulle dans Telerama N°3988, 17 juin 2026).

Certes ce texte est imprégné de doctrine chrétienne, ce qui peut rebuter le lecteur non catholique. Mais, dans les chapitres 3, 4 et 5, ce texte très fort apporte une parole universelle et nous rappelle l'importance de préserver la dignité humaine face au raz de marée technologique et fait une critique très étayée des discours ambiant sur l'IA et ses merveilles. Un texte de référence.

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